N°3 – D’où…

D’où t’écrirai-je ?

 

Delà d’où nous venons toi, moi et tous les autres.
De cette brillance qui aveugle le regard, blesse le cœur, traque l’ombre sans pitié, dénude le mystère et expose la vie aux flammes de la comptabilité.
De cette soif inextinguible qui assèche la terre, la transforme en plastique, l’instrumentalise sous toutes ses coutures, la pèse et la mesure pour vendre chaque morceau.
De cette volonté du petit homme qui gère, mécanise, maîtrise, amasse et distribue le stock disponible… ; ce que nous sommes devenus, marchandises parmi les autres, objets prenant place dans la grande vitrine du monde.

 

De l’exil de la vie pris par le calcul qui laisse l’arbre orphelin de sa nature, lui enlève le secret de sa source, la magie de sa force, la beauté de son allure qui fait, toujours, signe au ciel, qui garde, toujours, le lien entre le sombre et la lumière.
De l’homme de ce temps devenu bouffi d’orgueil, admirant ses réalisations froides tout recouvrir jusqu’à la dernière grotte ; cartographiant, photographiant, numérisant la petite planète qui ne peut plus ne pas être dans les applications, qui disparaît sous le microscope obscène qui ne souhaite plus apprendre, seulement vendre.
De la misère de l’homme des salons, comme de celui des rues, de ma propre misère qui me dépose dans la contrée d’un ego pétrifié de peur de l’autre, réclamant toujours plus, toujours plus des murs, des frontières et des séparations, afin de pouvoir vivre en dehors du souffle humain.

 

Même si les injustices sociales nous sautent à la gorge, nous insurgent, elles sont des mouvements, non pas du « capitalisme », mais d’une histoire occidentale plus ancienne. Une histoire qui depuis la Grèce antique a ouvert un chemin, séparant l’être humain afin d’initier la voie de la raison, qui a fini dans les chiffres, qui a fini par tout recouvrir.
De l’asphyxie qui mortifie le sang, traque les taches, malmène les couleurs et les vibrations non programmées, je t’enverrai des messages.
De cette propreté qui cache la décomposition de nos existences, affiche des lustres voyants pour continuer à croire que nos ordinateurs veillent sur nous, nettoient, effacent et recyclent ce qui montre la moindre faiblesse, il y aura des présages, peu importe ton âge.
De ces institutions devenues vampires, détournant l’œuvre humaine au profit de la puissance organisationnelle, soumettant ceux qui travaillent à la logique de la mesure et de l’unique justification par le résultat, transformant les usagers en public cible et en problématique à gérer, je t’adresserai des signes.

 

De…,

 

Oui,

 

De l’inépuisable énergie de vie de l’homme qui résiste, à son insu, qui ne se numérise pas complètement et trouve, à travers ses faiblesses et des forces insoupçonnées, chemin vers des échappées ; timides, clandestines, honteuses…, mais profondément réelles, profondément rebelles.

 

Je t’écrirai du cœur de la dévastation.
Je me laisserai traverser par le mal qui est le nôtre, celui que nous appelons « civilisation occidentale » et en même temps par la merveille qu’est ce même monde.
Ce monde qui me pulvérise et ce faisant me donne l’occasion de chercher d’autres résonances, de réveiller ce qui ne cesse d’être au fond de tes yeux, au bout de la rue. Ce monde qui est le nôtre, le seul que nous ayons, le seul à nous ouvrir, malgré tout, le chemin vers notre humanité.
Je n’ai pas à collaborer ; ce monde ne m’a jamais représenté, ne t’a jamais représenté.
Je n’ai pas à m’opposer, car nous nous opposons à ce à quoi nous acceptons la vérité et notre opposition ne fait que grandir l’ennemi supposé.

 

Je dois chercher un autre commencement.
Je dois prendre la mesure du dévalement pour sauter dans un autre rapport au vivre ; là où la vérité de l’Être ne se calcule pas, là où elle pulse pour donner naissance à des manières autres d’habiter, de bâtir, d’aimer, de rire et de mourir.
Je ne dois plus être happé par l’aboutissement. Je dois me concentrer sur chaque pas, geste, parole et résister à la volonté de prendre.
Me poser, enfin, dans la posture qui ouvre, qui reste vigilante à des signes de l’insigne de l’existence humaine.

 

Je guetterai ici, pour toi, avec toi si tu veux, l’arrivée, l’avènement qui se donnerait, peut-être, par delà les voiles immémoriales de la raison calculante.
Je saluerai chaque éclaircie de la vie qui se donnera.
Je rentrerai en rapport avec elle et la laisserai passer avec un sourire à peine visible.
Je dirai oui à l’étrange message qui me transporte au cœur de ce qui proprement me constitue.

 

 

Nikos Précas