N°7 – Naître

Être

à chaque fois, d’un bout à l’autre du souffle.

S’oublier pour que la prison cesse, que le nom ne blesse plus, que le travail implose après avoir trop frayé dans le calcul, l’évaluation et les petits profits.

Que j’oublie les louanges, les achats qui me trompent, me poussent vers des impasses, cadenassent les muscles qui souhaiteraient voler, côtoyer les airs, déchirer le mensonge de l’infirme civilisation.

Que tombent les visions chimériques des petits couples qui se tiennent par la main, flânent dans des parcs empaquetés, vivent leur petit WE dans leur 4X4, avec les enfants derrière regardant un W Disney. Vont, baignant dans le bonheur en montagne, sans voir qu’il n’y a plus de montagnes, plus de sommets, plus de forêts et d’aigles dessinant le ciel ; seulement une nature asservie s’étale autour d’eux, afin qu’ils puissent jouir de leur vie qui sent le plastique.

Un énorme parc des loisirs est devenu le monde, disant partout et tout le temps, le faux paraître, l’être sorti des budgets et des investissements. Un monde qui se limite à la gestion des ressources, à la programmation illimitée, à la classification des espaces, au fractionnement du temps qui se dépêche de chanter l’hymne de la grande vitesse.

Se reprendre,

sans prendre ni rendre,

dans le rayon qui jaillit, dans l’ombre qui sauvegarde et toucher l’instant de vérité, celle qui déchire le voile et rend grâce à l’existence.

Ouvrir les bras,

j’espère que tu te souviens encore, pour que tienne un lieu qui accueille, un lieu si vieux, immensément jeune, où le sang se souviendra du soupir. Riront les veines par-dessus la fausse bienséance, chercheront un chant pour adresser des mélodies à ton ancienne adresse, celle que tu auras (peut-être) un jour.

S’étendre,

débordant les périmètres de la pensée boulimique, de l’ego qui n’accepte rien d’autre que lui-même, débordant tes mots qui ne viennent plus de l’alphabet

et sentir la terre, prendre les courants de ton esprit pour te transporter au cœur d’une parole autre, se souvenir d’une grammaire oubliée, être touché par la résonance entre ce qui s’approche et la part de toi qui ose, se pose dans l’osmose de la rencontre, de la belle correspondance.

Se détendre,

rien attendre suivant la lecture de ces mots qui te semblent familiers et en même temps étrangers ; mots agaçants, révélant peu, gardant beaucoup dans l’abri du silence, afin que grandisse la distance, que le temps long accouche la patience, s’attarde, s’attarde encore, pour que ce qui advient ait le temps d’advenir, pour que le devenir ne se meurt pas dans l’évidence, dans la nouvelle intelligence qui vit, maintenant, à ta place.

Se rependre,

et voir comme je suis devenu minuscule, une ombre dans l’aride boulevard.

Mes gestes se blessent dans les fils qui pendent de mes oreilles, ne rêvent plus d’étendues sauvages, breuvages disant le lointain, disant la distance qui me préserverait de moi, de ma polluante présence de touriste trimbalant son voyeurisme sans gêne.

Mes yeux supportent mal la lumière du soleil, ne savent être que dans la lumière des écrans, bleu maternel qui me berce, me nourrit, me protège, m’allège, sans me faire mal, m’offre une vie que je n’ai plus besoin de vivre ; ivre que je suis par le défilement de l’image qui a remplacé les battements de mon cœur.

Oublier,

pour enfin me souvenir de l’ombre fertile, de l’humide absence qui enfante ce qui advient, ce qui se donne, non pas par la production en série, mais par la magie de l’inattendu, de l’accidentel ; de cette dentelle énigmatique qui tisse des liens avec le grand, celui qui me relie à ce que je ne peux posséder, à ce que je dois accueillir, pour ne pas périr dans la petitesse de ma vie fonctionnelle.

Oublier,

pour enfin me remémorer, comment étais-tu avant que tu ne deviennes un objet, mon objet, que je façonne selon ma volonté ?

Le grand écran ne me lâche pas…

Le grand écran me dit que je suis, enfin, prêt pour te comprendre. Je connais tout de toi maintenant ; d’immenses bibliothèques me donnent l’assurance du savoir, un avoir sans cesse disponible. Je me laisse porter par l’hymne de la connaissance, l’âge de la raison.

Te voilà, toi, ami et concitoyen, entièrement à ma disposition.

Je peux être un ouvrier, un journalier, un agriculteur ou un chercheur…, une même conviction me constitue, m’offre l’étoffe pour t’habiller, toujours, selon mes envies.

Qui que tu sois, tu es identique à moi.

Tu es l’objet d’en face. C’est pour cela que je peux faire de toi ce que je veux.

Mais, ne t’en fais pas ! Si je fais cela c’est par amour pour toi, par respect pour toi, afin que tu puisses appartenir à la grande humanité des objets.

L’humanité de la Dernière Vallée.

Mais, ne t’en fais pas. Je fais cela pour moi aussi.

Comme un objet je me vis.

Je me programme, je m’analyse et je me gère au mieux pour obtenir, pour mon plus grand bonheur, les plus hautes performances.

Je dois être beau, fort, intelligent, quel que soit le prix.

Alors, s’il te plaît, ne me casse pas les oreilles avec l’effondrement du monde qui ne me concerne pas.

Ma nature d’objet me protégera quoi qu’il advienne.

En dehors de moi que du surplus !

Naître

Nikos Precas