N°2 – Comment dire…

Il n’est pas facile de connaître qui je suis, étant, sans cesse, recouvert par une grande masse de définitions extérieures qui m’imposent une histoire, une place et des rails sans trop de souplesse.
Il n’est pas facile de me reconnaître le matin en me regardant dans la glace, juste en répétant mon nom, mes possessions, mes connaissances et autres ressources qui feraient partie de moi, qui me constitueraient dans une singularité indiscutable.

 

Il n’est pas facile de savoir qui je suis en te serrant la main, en échangeant avec toi, en cherchant dans ton regard des signes qui me guideraient en direction de moi-même.
Il n’est pas facile de garder le contact avec soi-même, subissant de toute part des flux ininterrompus de sollicitations, d’informations et autres événements qui me traversent d’une manière ou d’une autre.

 

Autant te dire que je ne suis pas sorti de l’auberge…
Je me déverse, sans cesse, vers l’extérieur, pour prendre part aux enjeux de mon époque et je finis par croire que je suis ce que je fais. Ainsi, l’action, l’activité, recouvre ce que je suis avant d’être quoi que ce soit, avant de faire quoi que ce soit.

 

Je fais tellement de choses. Je sais tellement de choses.

 

Pourquoi ça ne m’aide pas à avoir une meilleure assise au jour le jour ? Pourquoi la vitesse avec laquelle les situations de vie s’imposent, devient-elle l’axe de mon existence ?
Pourquoi la course me laisse dans un sentiment d’impuissance et d’incomplétude ? Comme si je ne pouvais jamais être à la hauteur de ce qui est demandé. Pourquoi tous mes savoirs contribuent à l’agitation qui me malmène et m’empêche de prendre le temps, de me poser, d’avoir un contact apaisé avec moi-même et ce qui m’entoure ?

 

Et si je faisais fausse route ?

 

Et si j’étais pris par des anciennes habitudes de penser qui me poussent à l’errance, au désespoir et m’empêchent de trouver des réponses satisfaisantes sur moi-même ?
Et si je cherchais, depuis longtemps maintenant, dans la mauvaise direction ?
Et si je posais de mauvaises questions ; l’usage de la parole me ferait formuler des questions qui, d’emblée, me fourvoieraient ?

 

Et si, posant de cette manière des questions, les réponses ne pourraient jamais être satisfaisantes, ne pourraient jamais, ou très rarement, me donner une vérité qui ferait écho avec ce que je ressens profondément ?

 

La parole me trompe et me dépose dans des contrées arides.

Oui, tu le sais, mais tu ne fais plus attention.

 

La langue m’impose des manières de penser, qui me font perdre de vue ce qu’il y a à voir, qui dissimule ce qui se présente.
Depuis le début de cette chronique les mots me mènent sur des chemins courus d’avance, où des terres stériles m’attendent, encore et encore.
La parole me place au cœur d’une pensée installée depuis longtemps maintenant et ne me laisse pas beaucoup d’échappatoires.

 

Je cherche, d’emblée, « une définition » de qui « je suis ».

 

Je cherche, à priori, quelque chose de stable qui se vérifierait dans toutes les situations. Je cherche un cadre abstrait, une construction mentale, qui pourrait contenir toute la variété de la vie, rendre intelligible toutes les expériences de mon existence.
Je cherche une cause unique, inébranlable, qui éclairerait tout ce qui se passe, sans hésitation et avec certitude.

 

Il me faut, à priori, abstraitement et de manière impérative, un sol stable, un principe indiscutable, une clé magique qui ouvrirait tous les coffres forts, une formule extraordinaire qui résoudrait toutes les énigmes.

 

Je cherche un « je suis » stable d’un bout à l’autre.

 

Je cherche, comme on dit, sans penser au fourvoiement que le mot impose, une identité.
Je cherche quelque chose qui resterait identique quels que soient les moments de la vie. Un bloc forgé dans une substance inaltérable qui me donnerait une assise, qui me donnerait (autre mot qui nous trompe énormément) une conscience.
Un périmètre bien délimité qui aurait des rapports clairs et précis avec l’extérieur. Une dualité, une séparation, dedans/dehors, intérieur/extérieur, viendrait me donner les frontières de mon royaume identitaire.

 

Autant te dire que je ne suis pas sorti de l’auberge…

 

Comment puis-je être identique, alors que je ressens en moi un incessant mouvement, un flux de pensées ininterrompues, de contacts qui me sollicitent différemment, venant, d’emblée, du dedans et du dehors ?
Comment ramener, à chaque fois, mon identique présence sur la surface liquide de mon existence, cherchant désespérément une bouée qui ne me sauve jamais de la noyade ?
Le chantier n’est pas de continuer, coûte que coûte, à chercher une définition tout terrain, mais de sortir de la trompeuse promesse de certitudes qui se donneraient une fois pour toute.
Si tu attends de trouver ici la vérité qui le ferait à ta place…

 

Autant de dire que tu n’es pas sorti de l’auberge.

Tu peux attendre ici des échos produisant des fissures…, histoire où le doute pourrait fleurir dans les interstices du béton.

 

Nikos Précas