N°3 – L’approche terminale

L’avion descend depuis un moment, à travers l’immobile ciel une descente a lieu, pris par un faible frisson les choses, ici et ailleurs, disent l’arrêt.

Immergé dans l’inépuisable bleu le regard ne cesse de lire sans alphabet.

Rien ne succède au maintenant qui s’étale par-delà les limites du possible, s’étend dans la paisible dispersion, va jusqu’à oublier son nom, revient…, peut-être, peut-être même qu’il n’esquisse plus aucun mouvement.

 

Tu le sais aussi. Nous le savons sans l’avoir appris.

Cette imperceptible descente, celle qui piétine, fait du surplace, surclasse la distance qui se déverse dans l’absence, nous soigne juste un instant.

Absence de quoi…, de ton Toi avec les épines, les plaies de toutes les nuits, les fuites jusqu’à en perdre haleine.

 

La descente devient univers, plaisance de l’espace qui bouge à peine ses ailes, diaphanes voiles qui ouvrent les poumons, donnent au cœur l’harmonie du diapason. Le silence devient présence.

Présence de quoi…, de ton Toi sans nom, sans griffes et ton actuel pouvoir d’action : celui qui s’aveugle dans les résultats, celui qui asservit le vivant pour l’appréhender avec ses mains chiffrées, celui qui s’enivre dans la vitesse et dans la folle mobilité donnant aux muscles l’absolue maîtrise.

 

Suspension, tension libérée du nœud ancien, mains oublieuses dans le sourire ouvert, mais fières de ne pas prendre, d’attendre sans rien demander.

Position entre l’ici et là, option sans choix, sans volonté assoiffée, dans l’œil du doute, là où le flottement donne le ton premier de l’existence,

sans assistance mécanique,

sans les béquilles de certitude,

sans des réponses taillées dans le dur, pur sucre où tu puises pour apaiser ta soif, celle qui ne cesse de grandir,

sans savoir, livres faciles, recettes de cuisine pour des plats sans surprise, bourrés d’acide mais servis selon tes désirs, toujours là pour te servir,

sans contact, oubliées les petites lettres, les fausses promesses chassant les risques qui ne se risquent plus jusqu’à toi,

sans programme, processus et plans qui quadrillent le sillon de la respiration, nettoient ton salon, illuminent ton bureau, balaient les déchets devant la maison, la honte et tous les autres démons qui se cachent sous le tapis, transforment le vivant en abstraction, fabrication de la raison, en concepts qui pèsent, coupent et dissèquent, en concepts qui éliminent les imperfections, infatigables correcteurs, arrangeurs de ton destin, de celui de ton enfant, de ta voiture et de ton chien.

 

La terre semble s’éloigner, ne se laisse plus s’approcher.

On dirait qu’elle ne veut plus de toi.

A-t-elle peur de ce que tu es devenu ; puissant créateur perdu dans la force de ses créations ?

 

La terre fuit, retarde le moment de ton retour, ne souhaite plus ta présence sur sa peau, sait par avance que tu lui feras mal, que mal est ta trace, ton destin s’écrit en rouge depuis le premier jour et dernièrement tu as décidé d’écrire l’histoire en noir, en noir et blanc, d’écrire l’histoire dans la simplification de la mort, dans la volonté du rapide qui ne peut plus questionner…

attendre,

attendre encore, ce qui ne peut plus rendre hommage sans patience, l’envers de la science, à l’endroit de la vraie connaissance.

 

Le ciel supporte ta présence, ta nuisance.

Le ciel sourit de te voir t’affairer avec les nuages, vider son bleu par les mathématiques de tes satellites, mesurer l’espace, rendre concret l’épaisseur de l’invisible, traquer avec tes équations les lointaines étoiles, les constellations et autres géants du cosmos,

vouloir partir,

vouloir conquérir ce que tu n’as pas, préparer l’après car l’ici semble condamné.

Le ciel a arrêté de dire le mystère, car tes mots ne viennent que des codes. Les secrètes destinations se sont oubliées, obstruées par la tyrannie du connu, vidées de la présence des dragons, de l’air créateur du royaume céleste, de tes rêves d’enfant et des ailes du grand aigle blanc.

Et l’autre…

 

Non !

Ça ne te dit rein… ?

Dans l’avion il n’y plus que toi.

L’avion c’est toi maintenant, performance de la technique, solitude de la monade qui ne se compte plus pour faire peuple, pour faire l’histoire humaine.

La haine de l’autre s’est accomplie dans son effacement.

Autour, il n’y plus que toi.

Autour, à vrai dire, il n’y plus grand chose.

Chacun dans son avion, enfermé de froidure métallique et des calculs mathématiques, nous nous tenons entre ciel et terre.

Nous avons perdu le ciel et la terre.

Nous nous sommes perdus,

sans plus jamais pouvoir faire des paires

sans plus jamais pouvoir effleurer les souvenirs d’amitié,

sans plus jamais pouvoir te prendre par la main, te regarder juste pour rien

et descendre de l’avion, toucher la fin, prendre le risque…

Peut-être que là-bas, terre il y a.

 

Nikos Precas