N°5 – Le métier de vivre

Je le voyais s’abîmer dans des profondes réflexions, s’enfoncer dans des complexités qui s’entre-nouaient ; figures tentaculaires d’un inextricable écheveau.

Je le voyais se perdre dans des étendues arides, s’éloignant de la fertilité de l’instant. Il faisait grandir l’arbre nu de la raison, affamé par le résultat, obnubilé par la trouvaille de la cause ultime.

Je le sentais tendu, rendu dans le pays de la démesure, battant des ailes lourdes de la volonté, cherchant à plier les vents au grès de ses propres battements.

Je le voyais sculpter, avec le sang pétrifié de la parole, des concepts saillants, plus brillants que les astres, plus fiables que le parcours de la lune.

Il les portait fièrement à la lumière, cherchait à tout faire rentrer dans leur périmètre afin d’exister, afin d’être lavé des scories et des traces de la faible humanité.

Sans pitié il œuvrait à polir ses cases conceptuelles, à nettoyer ses outils catégoriels et commander, coûte que coûte, au monde de suivre son ordre.

Il voulait accéder à la vérité, trouver la parfaite légitimité  dans la performance et atteindre l’absolue maîtrise.

 

Il grandissait.

 

Il grandissait toujours, maître d’œuvre de la brillante expertise.

Géant parmi les géants, il amassait des méthodes, des théories, des techniques, recouvrant le sol des graines métalliques, remplaçant le travail de la terre par la force chimique, commandant au soleil et à la lune des chants sortis de ses calculs, transformant le sourire en nombres et l’ami en ordonnancements reproductibles à l’infini.

 

Il grandissait.

 

Il quittait la pesanteur originelle, rêvant d’une éternité contrôlée, croyant s’accomplir dans une transcendance libératrice ; nouvelle religion le rendant impitoyable avec les sabres de la dernière spiritualité.

Chimère numérique qui lui renvoyait son image déformée, habillée des chiffres, camouflée par des applications et lui…, aveugle d’avoir trop regardé ses créations mécaniques, il se croyait dieu.

Adieu disait-il, sans le savoir, à la dernière goutte de sang qui se perdait dans la toile numérique.

 

De temps à autre, le temps tentait de lui faire signe.

Peine perdue, rien n’apparaissait dans ses cadrans, seulement la confirmation de son intelligence qui s’extasiait dans l’accumulation effrénée des productions et l’accélération d’un temps ayant, depuis longtemps, perdu tout contact avec la gravité terrestre.

De temps à autre tu tentais de me dire quelque chose.

Comment pourrais-je te voir ? Comment pourrais-je t’entendre ?

 

Tu n’étais qu’une présence de plus à contrôler, à agencer dans la nouvelle architecture de la propreté.

Tout ce qui n’avait pas de tampon de la visibilité programmée, tout ce qui ne sortait pas des algorithmes savants, nouveaux dieux jaillis des salles blanches de l’intelligence artificielle, ne pouvait plus me trouver.

Je ne savais plus entendre sans l’aide d’écouteurs.

Je ne pouvais déjà plus être en dehors de la réalité augmentée qui recouvrait, sans pitié, l’aléatoire de l’existence humaine.

Je m’enfonçais dans des croyances trompeuses.

Elles vantaient mon libre arbitre, alors que j’étais incapable de réfléchir par moi-même. Je ne pouvais que reproduire des sillons mille fois parcourus, tout en croyant vivre l’exaltation de la découverte.

 

L’impatience sapait les fondements de l’effort ; aucun retard ne pouvait être toléré. Seule la reine instantanéité pouvait me satisfaire, nourrir l’avidité du petit homme qui ne pouvait plus être dans le doute, qui ne pouvait plus vivre en dehors de l’immédiate satisfaction.

L’effort ne faisait plus partie de ma vie.

Les réponses étaient là, sans cesse disponibles dans des innombrables rayons et je n’avais, à n’importe quel moment, qu’à me servir.

Tout était à mes pieds.

 

Roi bouffi des nourritures prédigérées, accoutré d’apparats inutiles, je déambulais dans les rayons de l’unique réalité, de l’unique quantité.

Je pouvais même, à loisir, parcourir le dernier rayon, le sommet de la perfection, celui où je figurais, celui qui me vendait comme les autres objets.

Mieux encore, je pouvais, maintenant, envisager de me remplacer, effaçant une fois pour toutes, les faiblesses millénaires de l’homme inaccompli.

Je pouvais rêver à un homme numériquement parfait.

La grande poubelle qui se trouvait derrière le supermarché m’attendait…

 

Alors qu’on me portait au recyclage, comme un éclair, une phrase d’Aristote a raisonné en moi : « l’excellence humaine est purement et simplement la manière dont un être humain se met en chemin afin d’être pour de bon. »

Aurais-je oublié quelque chose… ?

Aurais-je oublié de vivre… ?

Est-ce déjà trop tard… ?

Regarde la grande benne du supermarché…

C’est ta propre destinée, l’ultime destinée, l’accomplissement d’un homme parfait.

 

Nikos Précas