N°8 – Polygraphe

– Elle est morte…

– Tu crois?

– Elle est morte…

– Je ne crois pas… Je crois qu’elle respire encore…

– Non, elle est morte, je te dis.

– Regarde, elle bouge…

– Oui…

– Elle est en vie.

– Elle est dans un sale état la pauvre.

– On dirait des morsures…

– Et là, on dirait des coups…

– Son corps n’est qu’une plaie.

– Quelle force la fait encore vivre?

– Qu’est-ce qui la maintient encore en vie?

– Transportons-la à la cabane.

 

Deux jours après d’intenses soins et beaucoup de sommeil, la femme ouvre les yeux et contemple le jeune couple.

 

– Vous êtes très faible.

– Pouvez-vous parler?

Elle reste silencieuse.

– Comprenez-vous ce qu’on vous dit?

 

Elle fait oui de la tête, avant de sombrer à nouveau dans le sommeil. Le lendemain, ils ne la trouvent pas sur sa couche. Ils sortent et la cherchent sur toute l’étendue du rivage. Entièrement nue, à quatre pattes sur le sable encore humide, elle s’active. Elle trace des signes, puis s’arrête, médite longuement, tire un trait à partir des premiers signes et se met à dessiner.

 

Ils s’approchent sans bruit. Son corps, baigné par les premières lueurs du jour, semble avoir retrouvé une vigueur étonnante. Une souplesse discrète lui permet de se déplacer sur le sable avec délicatesse. Ils l’observent à bonne distance. Après avoir tracé quelques signes, elle pose son corps sur ses jambes repliées en arrière et elle semble attendre…

 

Attendre encore…

Puis, sans précipitation, creuse un trou, se pose en son sein et elle se met à chanter.

Un chant inconnu d’eux. On dirait un chant qui ne sort pas d’elle. On dirait que la vie environnante se dit dans ce chant. Le chant vogue sur la mer, se perd dans l’horizon.

 

Elle reste silencieuse. Le silence s’épanouit et porte l’aube vers son accomplissement. Puis, à nouveau, elle se lève. Trace un trait qui l’éloigne du trou et elle dessine un grand rond.

Elle se pose au milieu et elle attend. Son corps immobile se met en mouvement, lentement, posément. Progressivement elle se meut, comme les odeurs du matin, comme la lumière des noces de la nuit avec le jour, comme le souffle de la mer qui se dépose sur le rivage. Ses bras, ses jambes, dans la gestuelle qui est la leur, font naître des sons, font jaillir des notes d’instruments invisibles, rendent des formes familières.

 

Puis, de tous les endroits où elle a dessiné, tracé des signes, médité, ou chanté, des grains de sable s’élèvent, s’approchent d’elle et suivent, avec grâce, la mystérieuse chorégraphie. Ça se donne devant les yeux ahuris du jeune couple. Le rituel s’accomplit, une indescriptible harmonie pose sur le monde sa caresse diaphane. Le corps de la femme rayonne, irradie toutes les couleurs matinales et s’offre dans l’ouvert.

 

Puis… Elle se raidit, attend un bref instant, pousse un cri venant des profondeurs de la terre, contemple le premier rayon de soleil qui sort de l’eau et s’écroule sur le sable.

Médusés, ils ne peuvent bouger. Ils restent là, dans une présence par de là toute conception. Ils restent là, chargés d’une force inconnue qui les remplit et les anéantit d’une tristesse nouvelle.

Le temps les pousse vers le mouvement. Ils avancent. Ils découvrent une immense arborescence. Ils découvrent un immense arbre de sable qui s’étale sur une grande surface. Ils s’approchent d’elle. Ils la prennent dans leur bras. Ils ne font qu’un avec elle.

 

Elle ouvre les yeux. Elle voit. Elle les voit. Elle les serre dans ses bras. Tous les trois, dans un même mouvement, ils s’élèvent.

La danse les prend. Ils voient, ils entendent, ils sentent chaque branche du grand arbre de sable. En même temps, ils écrivent, lisent, chantent, jouent de la musique et dansent. En même temps, ils ne font rien de tout cela. Lentement…

Le vent se lève, un monde se réveille. Un autre est en train de partir.

La femme a déposé en eux son dernier souffle.

Seuls sont-ils maintenant sur ce rivage qui va bientôt se transformer en plage. Avant que le connu n’efface les traces, ils écrivent ceci sur le sable mouillé.

 

Polygraphe

 

Ils contemplent un instant ces signes.

Attendent que la mer les prennent, se donnent la main et disparaissent dans le dernier voile de brume, avant qu’elle ne s’abandonne au visible.                  

 

Nikos Precas