N°9 – Après…

 

Si tu lis ces mots…, c’est que je n’ai pas pu,

je savais tout mais je n’ai rien pu faire…

Si tu lis ces mots, je te demande pardon, toi que je ne connais pas, toi que je ne connaîtrai jamais…,

ces mots à la place de mon sang…, si peu de chose…, orgueil du petit homme…,

je me suis tellement perdu, éperdument pris par la perdition de ma volonté…, j’ai tellement pris, détruit, travesti que je me suis pris dans le bocal du faux monde…, je croyais que tout m’appartenait, à moi, homme blanc de l’occident, petit homme de toutes les couleurs, pris par les chiffres et le calcul de la douleur…

 

La chaleur a vaincu l’hiver…, pâles traces hivernales qui régnaient jadis sur les Alpes.

Sans repères, au-dessus des limites du thermomètre, nous cherchons une place pour nous en souvenir.

Autour rien…,

un amas des choses qui ne vont plus ensemble.

Un arrêt prolongé dans nulle part.

Un arrêt définitif qu’est devenu ce pays après le grand dérèglement.

Grenoble n’y est plus.

Même le nom n’évoque plus rien.

Ce qui nous entoure maintenant n’a plus de nom.

Dans l’innommable se perd l’enchevêtrement d’une urbanité d’apocalypse.

Des histoires anciennes traînent leurs masses sur des pages froissées, des pages qui disent une histoire de survie.

 

Nos sciences, notre technologie, pleurent leur ancienne gloire, ne tentent plus de tout expliquer, de nous dire où est la vérité, de séparer, de classer et d’organiser la vie.

L’intelligence de l’homme ustensile contemple le désastre et se terre dans des coins sombres, évitant les dards du soleil devenu sauvage.

Des écrans vides cherchent des images, mais la chaleur est sans pitié et la mollesse les gagne.

Les immenses écrans pendent sur des murs d’immeubles abandonnés.

La noirceur est leur seul univers maintenant.

Certains gisent sur le sol, d’autres se tiennent à peu près droit grâce à un équilibre paradoxal.

Notre reflet ose une apparition lorsque nous passons devant, mais s’éclipse rapidement ; fugace forme, sauvage icône qui ne cherche plus la célébration.

Ici, maintenant,

c’est l’envers de la montre.

 

L’ombre du temps ne se soucie plus de ceux qui errent dans les rues brûlées par le soleil.

Avant…,

nous ne savons plus vraiment dire à quoi ressemblait Grenoble avant l’effondrement,

avant que la température n’explore des hauteurs vertigineuses et ne se perde dans le rouge.

Des râles sortent de nos bouches quand nous essayons de nous en souvenir…

Ici…,

Nous avons fini de vouloir nous montrer, sans cesse nous tuer à la tâche du paraître.

Nous cherchions la lumière, seule source capable de nous faire être.

Nous n’existions que dans le royaume du clair.

Maintenant, dans Grenoble, dans le monde brûlé par le soleil, nous cherchons tous l’ombre.

Nous sommes, maintenant, par-delà la différence, des habitants du sombre.

 

Seulement à proximité du noir, proche du dernier souffle de fraîcheur, nous pouvons encore espérer une prochaine respiration.

Avant, personne ne voulait croire, ne voulait voir l’imminence du désastre.

Pris par les faux espoirs, par la méconnaissance

et la criminelle indifférence, nous faisions semblant de vivre, nous faisions semblant d’être confiants en nos capacités technologiques…

Nous étions soit sceptiques, protégés par l’ignorance, soit faibles, cherchant des compromis pour continuer à faire comme si.

 

Maintenant,

présences nyctalopes, nous nous demandons, encore, ce qui nous est arrivés.

Nous nous demandons où est passé notre ancienne gloire ?

Comment est-ce possible de vivre dans l’éternel noir ?

C’est comme si cette planète ne voulait plus nous voir.

Elle voudrait nous oublier, ne plus avoir à faire à nous.

Elle voudrait que nous restions, à jamais, dans l’ombre, que le monde souterrain nous garde dans ses épaisseurs.

 

Nous creusons des trous, nous vivons dans les sous-sols, dans des tunnels.

Plus le noir est épais, plus un foyer est possible.

Le sombre est un baume, la seule caresse supportable ; un tissu diaphane qui nous accueille encore.

Tapis au plus profond de la nuit, tapis au plus profond de l’oubli du clair,

nous nous demandons, de temps à autre,

comment tout ceci nous est arrivé.

Mais vite nous nous perdons dans des souvenirs qui se bousculent,

dans la douleur de la perte qui nous taraude

et rapidement la mémoire, elle aussi,

s’abandonne dans l’obscur et ferme les yeux.

 

Nikos Precas